Sur les bords du lac de Van
(Où l’on rencontre pour la première fois des semi-nomades
et de drôles de tentes en mosaïque)

« WAIT ! WAIT ! ». Mon guide vient de lancer son regard derrière moi et me fait comprendre que je dois arrêter les photos et poser mon appareil. Je me retourne et j’aperçois un 4x4 bleu de l’armée Turc qui vient vers nous à travers les pelouses.

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Il s’arrête à une cinquantaine de mètres pour ne pas effrayer les moutons, et deux officiers en descendent suivis de quatre soldats. Dans une manoeuvre mille fois répétée, ces derniers prennent position autour du véhicule en lui tournant le dos. D’un pas résigné, Nahif et Salim les rejoignent et une discussion s’engage.
            Je reste assis à côté du troupeau, les femmes marmonnant entre elles à voix basse. J’amuse les enfants en faisant des avions en papier, et j’imagine le pire, m’attendant à tout moment à devoir sortir ma carte d’identité, le syndrome de « Midnight express » repassant dans ma tête en diaporama. L’autre berger assis derrière une de ses bêtes me regarde, arrache une touffe d’herbe et me dit: « L’herbe n’est même pas bonne ici, pourquoi nous embêtent-ils ? » Et il ponctue sa phrase par un crachat rageur.
Et la traite continue ainsi, les brebis passant les unes après les autres entre des bras aguerris, le troupeau s’égrainant au rythme du va et vient incessant des mains dans lesquelles des mamelles enflées s’étirent passivement. Je me retourne de temps en temps en direction du 4x4. J’essaie de comprendre la situation, mais je finis par renoncer et par sortir mon carnet.

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Nahif a 37 ans et fait partie de la tribu des Alikan. Lui, sa famille ainsi que sa belle famille viennent de Bespinar, un village situé à 70 Km de Batman. Chaque printemps, ils effectuent une transhumance de plus de 150 Km pour rejoindre les rives du lac de Van qu’ils quitteront en novembre. On monte en une journée avec les camions. Quand il trouve une bonne place, il s’installe. Sinon il se déplace, ou les familles se séparent si l’estive est trop petite. Il possède 500 bêtes de la race « Ciziri », celle qui a une grosse queue et des longues oreilles et qui semble être adapté au régime des déplacements saisonniers. Salim, mon guide m’a expliqué qu’il n’y en a pas dans son village car l’hiver est trop rude ici pour cette espèce. « Ici, on trouve des races plus rustiques qui donnent un lait de moins bonne qualité. » Je note que le troupeau de Nahif est assez homogène. Il semble qu’il n’y ait pas d’autre race.

Au bout d’un quart d’heure, mes compagnons reviennent pendant que le 4x4 de l’armée repart comme il est arrivé. J’apprends que les deux familles sont invitées à  quitter les lieux demain matin sous peine d’une forte amende et qu’elles doivent trouver aussi rapidement que possible un autre terrain. Salim m’indique que je peux reprendre ma séance photo. Je suis un touriste et les touristes ne sont pas embêtés.
En fait, nous sommes sur un terrain racheté à l’armée par l’Etat. Les militaires l’utilisent encore comme piste d’atterrissage ou zone de manœuvre. Ce qui  explique l’état de l’herbe. Ici se construira un jour un véritable aéroport censé accueillir les nouveaux flux d’un tourisme hivernal naissant. On parle d’une station de ski, de remontées mécaniques sur les flancs du mont Nemrut. Après des années de mise à l’écart volontaire, l’Etat Turc cherche désormais à désenclaver l’est du pays. Les réseaux routiers se modernisent et bientôt les grandes agglomérations de cette région seront reliées par des quatre voix, véritables autoroutes coupant des paysages aussi vastes que vierges. La promesse d’une prospérité apportera alors paix et stabilité. Du moins est-ce le pari que fait le gouvernement. Pour autant, l’élan économique arrivera-t-il à réconcilier Kurdes et Turcs ? Les exemples flamand ou catalan*, pour ne citer qu’eux montrent les carences de cette unique approche de la fièvre nationaliste. Le concept libéral d’un marché régulateur a ses limites et il n’épargne pas à Ankara la recherche d’autres formes d’ouverture.
Pour l’heure, la mise en loisir du territoire a pour les transhumants d’autres conséquences : la réduction des prairies disponibles et de fait, celle d’emplacements pour les campements nomades : « il y a 20 ans, on se déplaçait plus qu’aujourd’hui pendant l’été. » me raconte Nahif. « Avant, on pouvait se déplacer pour trouver la meilleure herbe. Maintenant c’est plus possible, il n’y a plus de place ».

* « Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le nationalisme flamand apparaît dans une région fortement agricole et pauvre, alors que la Wallonie connaît un remarquable essor industriel. Au même moment en Catalogne, les premières organisations nationalistes apparaissent dans une région ou l’industrialisation (…) se développe de façon soutenue alors que le reste de l’Espagne (…) demeure profondément rural et coupé de la modernité. Un siècle plus tard, le constat s’impose : le nationalisme s’est renforcé tant en Catalogne, où le dynamisme s’est maintenu, qu’en Flandre où l’essor économique prodigieux a permis le rattrapage puis le dépassement de la Wallonie. Pourtant, le nationalisme, loin d’être anesthésié par le développement économique, a vu son audience croître régulièrement à telle enseigne que pour tenir compte de cette montée en puissance, l’Etat belge a fini, suite à des réformes successives, par devenir pleinement fédéral. »
A. Dieckoff, dans « La nation dans tous ses états’ , 2000.

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Nous rejoignons les tentes une fois la traite terminée et je peux alors admirer les  dômes mouvants sous lesquels les deux familles vivent durant les six mois de l’estive.
À l’extérieur, ce ne sont pas les coutumières bandes brunes faites en poil de chèvre, images ondulées des horizons à prendre, mais une mosaïque de tissus hétéroclites aux motifs répétés et colorés, joints par une logique de circonstance. On pense à des découpages frontaliers coloniaux, ethniques ou autre, à un cadastre projeté sur une carte drapée. Le tissu usé, robes, châles ou rideaux, défroques en coton ou en synthétique, est recouvert par un autre sans doute de même origine urbaine, épuré de ses propres faiblesses et  relié à un agrégat de territoires filamenteux juxtaposés les uns aux autres. À force, on ne sait plus très bien  qui repose sur qui. On ne voit plus l’espace réel mais l’espace visible, la frontière étant celle du dernier arrivé. Celui-ci continue-t-il sous celui-là ? Et qui était là avant? L’envie de faire une radioscopie me taraude.

Et puis le monde occidental se manifeste sous la forme d’une nappe imprimée à la gloire d’un héros de série télé: une individualité au milieu d’une communauté. Un « je » au milieu des « nous ». Comme un poste avancé aux marges d’un empire, elle se tend là, en bannière impotente, au sommet de l’édifice, paralysé par la complexité de ce jeu d’alliance.
Ainsi assiste-t-on là à une véritable empiècement du temps, chaque instantanés historiques remplaçant une période tombant finalement en désuétude, le devoir de mémoire consistant à choisir la pièce la plus tenace et la plus opportune.

À l’entrée de la tente devant laquelle on décharge les ânes, un enfant me dévisage et m’invite à me débarrasser, moi aussi, de mes pensées. Je prête, grâce à lui, de nouveau attention à mes hôtes et me laisse entraîner sous le puzzle où ils me proposent de m’asseoir.
Au-dessus de moi se dévoile alors un vitrail parcouru d’un réseau de lignes rouges, une voûte en papier glacé aux couleurs automnales, éreintée par la pression des montants en bois qui la supportent. Le vélum en tissu est en fait soutenu par un vélum en nylon, un assemblage de grands sacs généralement employés pour transporter la laine ou la stocker. Cette matière est d’ailleurs déclinée pour d’autres utilisations, comme la fabrication d’une cape dans laquelle le berger s’enroule pendant la nuit, le kulav, quand il est loin du campement et qu’il doit rester sur place avec le troupeau. Doublée de feutre, celle-ci protège de la pluie, du froid et parfois, on s’en sert pour dormir « car pendant toute la nuit, les moutons, ils mangent, et le berger doit les suivre » précise Nahif. « Quand tu es berger, tu dois apprendre à avoir le sommeil du mouton ! »

J’enchaîne mes questions au point de fatiguer mon guide et d’oublier les mets que l’on me propose. Mon verre, rempli d’un thé chaud et sucré, posé devant moi depuis une époque indéterminée, se dérobe comme un lâche quand je daigne enfin m’occuper de lui et honorer les principes élémentaires dus à de mon devoir d’invité, mes hôtes me le retirant et vidant son contenu dans l’herbe pour le remplir à nouveau dès qu’il se refroidit. Mais cela n’entame en rien la cadence de mon interrogatoire.
J’apprends que l’entretien de la tente, comme tous les travaux textiles est le travail des femmes et qu’il prend en moyenne une dizaine de jours avant la montée en estive. Comme pour les tentes traditionnelles, la juxtaposition de tissus permet un renouvellement partiel du toit chaque année.

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Qu’est-ce qu’un bon berger pour Nahif ? Il me répond que « c’est celui qui fait ce métier depuis qu’il est tout petit. Chaque année, s’il ne travaille pas ailleurs et qu’il ne fait que ça, c’est un très bon berger ». « Bon berger, bonne herbe, bonne eau, un été pas trop chaud : très bon moutons ! » conclut-il. Mais un bon berger coûte cher, mille deux cents lires turques par mois (environ 500 Euros), nourri et logé. Pour cette raison, Nahif prend rarement un berger qui n’est pas de sa famille.
On vide encore mon verre et cette fois, je deviens l’objet d’une situation comique qui me vaut des plaisanteries sympathiques. Les femmes m’ordonnent de boire, de manger et de laisser Salim se reposer, déclenchant ainsi les rires des enfants. Je me résous finalement à accepter le rythme du thé, celui de l’hospitalité, et à arrêter mon enregistrement.