Pourquoi le Pastoralisme ?
 

1- Parce que nous sommes dans un monde en mouvement


Le nomadisme est à la mode et de nombreux ouvrages nous le montrent implicitement ou nous le disent explicitement. Mais de quel nomadisme nous parle-t-on?

Sous sa forme traditionnelle, c'est un nomadisme d'ailleurs, exotique, traversant d'immenses zones vierges qui chez nous n'existent plus. On évoque l'Asie centrale, le Sahel, la Corne Africaine... Pas un mois ne se passe sans qu'un magazine ou une émission nous fassent rêver sur les déplacements ancestraux des derniers peuples en mouvement. D'autres encore préfèrent nous le faire vivre en allant à la rencontre des tribus ou en nous plongeant dans un simulacre de vie nomade. Dormir sous une yourte, traverser de vastes étendues à cheval ou à dos de chameaux, voilà les dernières aventures que l'on nous propose.

Dans le monde moderne, le nomadisme prend une tout autre forme à travers une de ses composantes: la mobilité. Ce terme implique deux notions: le déplacement et le changement.
Le déplacement des marchandises existe depuis quelques millénaires déjà. Le commerce d'obsidienne, une pierre volcanique noire et vitreuse, est attesté depuis le néolithique. De nos jours, les biens matériels sont sous le joug de la tyrannie du neuf (rares sont les objets qui peuvent nous accompagner durant une vie entière), et de l'obligation d'être transportable et malléable (des meubles aux ordinateurs portables ou à la téléphonie mobile).

Ce qui vaut pour l'outil vaut aussi pour l'humain. On parle de la mobilité sur le marché de l'emploi comme d’une tendance modernisatrice. Les entreprises sont elles-mêmes devenus des entités transportables et malléables suivant les exigences du marché. Par le jeu des actions et de la bourse, et au nom de la flexibilité, les directions des grands groupes restructurent, déplacent, et parfois ferment des dizaines d'établissements. "La propriété des titres étant devenue "liquide", il faut que le capital physique et surtout les salariés aient la même liquidité au sens ordinaire du  terme"1. Aujourd’hui, un bien immobile serait un poids. Ce qui a de la valeur ce serait le bien immatériel, comme une idée, une information ou un imaginaire, grâce auxquelles on tirera des bénéfices en monnayant son accès. L’objet-support deviendrait ainsi secondaire.

Cependant, il est singulier de constater que l’Homme n’a jamais autant souhaité ardemment se poser derrière des frontières qu’à notre époque. En effet, jamais dans l’histoire politique moderne, il n’y a eu autant d’Etat ou de volonté d’Etat, et malgré cela, jamais il n’y a eu autant d’individu jeté sur les routes. Les conflits armés, les violences politiques (nettoyage ethnique), les désastres climatiques, les grands projets de développement (barrages, centres industriels, plantations), les réfugiés économiques  (émigration/immigration), toutes causes confondues, les déplacements « forcés » concerneraient aujourd’hui entre 100 et 200 millions de personnes à travers le monde ».
Néanmoins, la mobilité n’est pas en soi une chose néfaste, une fatalité dont il faudrait avoir peur. Par essence, avec son opposé, l’immobilité, elle crée des systèmes pérennes qui s’autorégulent. Rappelons cette première évidence toute simple: en effet, c’est cette complémentarité qui régit toute forme de vie sur terre.

La sexualité, le monde végétal et animal ainsi que le mouvement des planètes s’articulent bien autour de cette dualité. En outre, la mobilité a façonné des civilisations, a créé des cultures auxquelles les sédentaires que nous sommes doivent beaucoup4. La mobilité des personnes, si elle peut générer du désordre, n’en est pas pour autant l’origine.

En tout état de cause, c’est peut-être bien notre sédentarité qu’il faut questionner. Celle qui est responsable de cette fuite en avant sans fin en besoin matériel, avec son corollaire, une mobilité déraisonnée de ces mêmes biens. Celle responsable de ce cloisonnement des espaces qui construit des murs, enferme dans des camps, allant pour ainsi dire jusqu‘à « solidifier » le monde, la mondialisation participant plus à un processus d’émiettement de la société qu’à sa fluidification. C’est bien cette sédentarité-là qui pose un défi vertigineux à notre planète.

En Europe, il existe encore des formes traditionnelles de mobilité. Les Tziganes, derniers nomades sous nos latitudes, continuent de reproduire une société de mouvement à l'intérieur et malgré nos frontières. Ils y subissent un rejet de notre part, à la hauteur du leur concernant notre société 5, voir même une persécution, quand ce n’est pas tous simplement une indifférence institutionnelle.

Sur le pourtour méditerranéen, il perdure depuis des milliers d'années une activité née des contraintes  saisonnières. Sans être considéré comme du nomadisme, elle en possède quelques caractéristiques : économie de moyens matériels, exploitation de zones dites "désertiques", Société de comportement, préjugé des sédentaires, et mobilité.

Chaque année, à la belle saison, le pastoralisme, car c’est de cela qu’il s’agit, met sur les routes des milliers d’individus, accompagnés de leurs bêtes, moutons, vaches et mulets, partants rejoindre les verts pâturages et la fraîcheur des sommets parfois situés à des centaines de kilomètre de leur lieu d’hivernage. Par cette obligation de déplacement, le pastoralisme pose un regard différent sur le territoire : une nécessité d’alternance et de partage…

Sources :
1-  A. Bihr et F. Chesnais, Le monde diplomatique, oct. 2003
2- voir J. Rifkin, L’âge de l’accès, La découverte, 2000
3- P. Rekacewicz, Le monde diplomatique, mai 2008
4- voir J. Attali, L’Homme nomade, Fayard, 2003
5- voir B. Formoso, Tzigane et sédentaires, L’Harmattan, 1986