Pourquoi le Pastoralisme ?
 
3- Parce que c’est une histoire vieille de onze mille ans

L’élevage est né en Asie mineure dans le sillage de la révolution néolithique aux alentours du IXe millénaire avant J.C.Le mouton* qui fut vraisemblablement le premier animal domestiqué avec la chèvre, arrive en Europe avec les premiers agriculteurs il y a 6500 ans, et dès lors en France, une activité pastorale se met en place, comme l’attestent les grottes drômoises qui servent 4000 ans avant J.C de « reposoir » aux troupeaux. Aujourd’hui, tout porte à croire que des mouvements de transhumance de la plaine à la montagne se sont répandus sur le pourtour méditerranéen dès le début du Ve millénaire avant J.C.

Au XXI siècle, soit sept mille ans plus tard, 620 000 ovin transhument encore dans les Alpes françaises l’été, 120 000 en Hautes-Pyrénées et 36 000 en Corse. L’Espagne voit passer sur ses routes 1 million de têtes tandis qu’en l’Italie, qui a vu récemment ses effectifs fondrent, la transhumance ne concerne plus que 20 000 bêtes environ.

On le voit, par son exceptionnelle longévité, le pastoralisme n’a cessé de prouver sa faculté d’adaptation face aux changements qui ont pu affecter les sociétés humaines. Il y eut évidemment des périodes de troubles durant lesquelles le pastoralisme, et sa tradition la plus remarquable la transhumance ont été discrets voir absent des territoires belliqueux.

*Les ovins sont, somme toute, les grands responsables de la naissance du nomadisme pastoral à l’aube du Ier millénaire avant J.C dans les steppes d’Asie central. Le mouton peut suivre l’homme dans ses déplacements, et ce dernier peut en tirer sa nourriture (Lait et accessoirement sa viande), ses habits et son mobilier (les os, les cornes, la peau, la laine, le tissage), autant de produits avec lesquels il va asseoir son pouvoir. Notons à ce propos que le terme "pécuniaire" est tiré du latin "pécunia" dérivé de "pécus", bétail, troupeau et spécialement troupeau de mouton.

Et de fait, par cette caractéristique, cet ensemble s’est comporté comme un indice de stabilité et de paix sociale dès lors que leurs pratiques ont été de nouveau avéré. Il en va ainsi durant la Pax Romana, ou la pastorale fut décrite par Varon et Virgile, et de sa disparition durant tout le haut Moyen-Âge, avant de se manifester de nouveau sur les parchemins des moines du Vercors au XIIIe siècle. Loin de l’image idéalisée d’un berger libre et indépendant, le pastoralisme apparaît donc en fait comme une pratique plus encadrée qu’il n’y paraît. Il y a souvent derrière un troupeau, la volonté d’un pouvoir central conscient de cette richesse en mouvement, arbitrant le cas échéant les conflits qui opposèrent régulièrement éleveurs et agriculteurs.
En Europe, la Dogana en Italie et la Mesta en Espagne étaient de puissante corporation de bergers, protégées par les Rois catholiques qui organisèrent dès le Moyen Age la pratique de la transhumance à travers tout le pays. En France, le processus de mérinisation* du cheptel national occupa les hauts fonctionnaires de l’Etat durant plus de deux siècles.
Aujourd’hui, même s’il semble s’affaiblir (en moins de 50 ans, le nombre d’ovins est passé de 140 millions à 70 millions en Europe 2), le pastoralisme ovin est de nouveau sous les feux des projecteurs. À la faveur d’un écotourisme conquérant et des vives querelles au sujet du loup, il s’invite dans les médias. Pour les scientifiques, son intime complicité avec des espaces différents depuis des millénaires fait de lui le gardien respectueux d’un échange, d’un lien enfin redécouvert, entre l’homme, l’animal et la nature.

Sources :
1-  Coll. ,L’homme et le mouton, Glénat, Grenoble, 1994
2- Coll. ,Transhumance, Cheminement, 2002

*Le processus de mérinisation  :

Afin d’améliorer la qualité de la laine du cheptel national, Colbert songea à introduire sur le territoire des moutons Mérinos d’Espagne réputés pour leur laine fine, orgueil des rois ibériques. Louis XVI créera ainsi la bergerie Nationale de Rambouillet pour accueillir le premier troupeau importé. Les travaux de Daubenton en bourgogne sur l'amélioration des laines et l'acclimatation de Mérinos poussa en 1778, le Prince de Wurtemberg, le Roi de Saxe et le Prince de Bade Bade à envoyer en France quatre bergers pour y acquérir des connaissances sur les laines. Napoléon, devant faire face à l’habillement des armées impériales cherchera à réglementer l’élevage et le commerce des mérinos. En moins de trente ans, la France réussit à se constituer un cheptel de deux cent mille Mérinos de race pure et de deux millions de métis. La chute de l'Empire met fin à cette véritable invasion, sauvant ainsi involontairement d'une « mérinisation » totale, le cheptel ovin français.