Un berger sur le mont Nemrut
(Où l’on rencontre le pastoralisme villageois
et l’air du temps)

Drôle DE SOMMET QUE CE MONT NEMRUT. Contrairement à son célèbre homonyme posé plus à l’ouest en tour de garde  de la plaine mésopotamienne, il ne dispose pas de statue colossale d’Apollon, de Zeus ou d’Hercule, point de gigantesque sanctuaire funéraire d’un obscur roi du Ier siècle av-J. C, marque indélébile d’une civilisation jalouse n’invitant que la poussière et le touriste à venir lui marcher sur les pieds.

Sur ce Nemrut-là, le courant de l’histoire s’est partagé entre la nature et les hommes dans une généreuse logique d’alternances. Situé au bord du lac de Van, il culmine à 2935m et est le plus jeune et le plus méridional des volcans de l’Anatolie de l’Est. Il commença son éruption pendant l’ère quaternaire et continua d’être actif jusqu'au XVe siècle avant notre ère. C’est en raison de ses éruptions volcaniques que le bassin de Van-Mus se divisa en deux bassins séparés, créant ainsi le lac de Van. Volcan de type explosif, on retrouve sur ses flancs toutes sortes de roche témoins de son caractère sanguin et de la diversité de ses modes d’expression. Coulés de Basalte bien sur, mais aussi gisements de pierre ponce* et affleurement d’obsidienne*.

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*La pierre ponce :
Roche magmatique vitreuse, poreuse et légère, souvent de couleur claire, utilisé pour polir. Elle se forme à partir de fragment de magma  projeté en l’air lors d’une éruption et qui subissent du coup une brutale chute de pression produisant un « dégazage » et la formation de bulles séparées par de mince paroi de verres volcanique.

*L’obsidienne :
Roche magmatique effusive entièrement vitreuse, souvent de couleur noire, utilisée dès la préhistoire pour la fabrication d’arme lithique, et qui fut l’objet d’un des premiers commerces avérés au Néolithique.
L'obsidienne se forme à partir de coulées de lave très épaisses et riches en silice. Le refroidissement de la coulée est très rapide et le liquide magmatique se  transforme alors en verre.

Aujourd’hui, un grand lac dort au fond du cratère. À quelques endroits, des sources d’eau chaude trahissent encore son ancien tempérament, mais c’est le sentiment de quiétude qui envahit le visiteur quand, passées les murailles qui bordent le cratère, on entre dans cet îlot digne des ambiances de Jules Verne. On pense au « Voyage au centre de la Terre » ou bien à  « L’île Mystérieuse ». On y rencontre des tortues et des vestiges d’anciens campements nomades.
L’été, c’était en effet un territoire d’estive pour des transhumants venus profiter des pelouses qui recouvrent désormais en partie le fracas minéral, un duvet vert qui s’étire en dehors du cratère jusqu’au bas de la montagne pour finir cisaillé par le réticulé des cultures humaines. Hasardons-nous à suivre le courant en arpentant les flancs du Mont Nemrut. Sur le tissu d’une végétation pionnière, se calque une autre étoffe, plus discrète, la toison des hommes et leur humeur changeante.
À l’heure du déjeuner, nous croisons la route de Cuneyt, berger de 30 ans qui s’improvisera guide au gré de la déambulation de son troupeau.

Il m’invite à partager son repas, du pain, du fromage, et un thé qui infuse patiemment. La théière, posée sur un buisson-ardent, à la couleur de la lave séchée. Nous parlons de religion et de famille, de la beauté de la région et de son travail. Il m ‘explique dans un parfait «Kurmandjo-anglais » qu’il s’occupe des agneaux du village, 450 bêtes réparties en deux troupeaux gardés séparément, appartenant à 10 familles. À l’âge d’un mois, on les enlève à leurs mères afin que ces dernières puissent garder le lait pour la traite. Lui-même possède une dizaine de brebis qu’il marque à l’oreille pour les distinguer des autres. Pendant le printemps, il garde le troupeau du village avant la période d’agnelage.
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Il est midi vingt et il est temps pour Cuneyt de repartir. Il crie et agite deux bâtons en les claquant l’un contre l’autre. Le troupeau se meut alors lentement en direction d’un ruisseau que le berger s’ingénie à faire traverser puis retraverser pour s’ assurer que les agneaux ont un peu bu. Puis il aperçoit l’autre troupeau tout seul, sort son portable et appelle. Comme on ne répond pas, il me donne spontanément un de ces bâtons et s’apprête à intervenir quand le second berger  apparaît. Tout va bien, il reprend son outil et clame à mon intention : « Mikaïl ! Ez gelek te hes dikim ! » (« Michael, je t’aime bien ! »).

           

Gonflé par cette déclaration, je suis sereinement le convoi, photographiant mon guide qui se prête aisément à cet exercice. Une photo lui tient particulièrement à cœur : poser devant le « Suphan Dagi », le mont suphan, grand frère du mont Nemrut, qui domine le Lac du haut de ses quatre milles mètres d’altitude. Il me dit : « tu me fais un cadeau, je te fais un cadeau. » Et d’un seul coup, ce qui s’annonçait comme une journée paisible à communier avec le rythme pastoral se transforma en un parcours  frénétique de chercheur d’or.

D’abord, Cuneyt me conduit vers d’autres restes de camps nomades, des  murets s’élevant au ras du sol, lesquels délimitaient l’espace des tentes, et me fait  remarquer  des cupules, sortes de petits trous taillés dans la pierre, peut-être pour recueillir l’eau ou déposer le sel. Puis de véritables baignoires  creusées dans la roche apparaissent. Envahies maintenant par la végétation, cela ressemble à des cuvettes pour y faire passer les bêtes, les « pédigus» que les éleveurs du sud-est de la France utilisent pour désinfecter les pieds des brebis.
Plus loin, l’Histoire de la région se fait jour au détour d’un talus. Les ruines d’une église arménienne se dressent sur un petit promontoire, résistant avec audace  aux épreuves du temps. Un long abreuvoir en basalte où coulait une source aujourd’hui tarie l’accompagne, et derrière, un vieux cimetière…

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Un peu plus haut, sur une crête dénudée, mon guide me montre des croix gravées dans le sol. D’origine Byzantine selon les estimations des archéologues venus les observer, elles incarnent une époque, celle des Empires, où les individus se définissaient avant tout comme appartenant à une communauté religieuse, linguistique, ou se référant à un statut politique (par exemple, la citoyenneté dans l’Empire Romain).

On continue à descendre le torrent du temps pour s’arrêter à l’époque des Etat-Nations et de l’individu citoyen. C’est le drapeau national qui est ici gravé, à l’instar des gigantesques inscriptions en peinture blanche de l’armée turque ornant de nombreuses montagnes de l’Est, rappelant à tous que nous sommes sur les terres de la patrie Turque, une et indivisible.

Mais la révolte gronde et un graveur impétueux s’est acharné à laisser aussi son empreinte : « Welaté meye », « C’est notre pays », écrit en kurmandji, symbole des temps modernes, de revendications identitaires de cultures dominées qui se muent en revendications territoriales face à des ordres nationaux autoproclamés. Symbole de cette logique territoriale qui ne propose pour seule issue au désir de reconnaissance internationale des populations dites minoritaires que la fondation d’un foyer ethniquement homogène derrière des frontières forcément contestées1. Symbole aussi du programme d’alphabétisation d’un Etat soucieux de scolariser ses enfants pour l’élaboration d’un projet importé, l’édification de l’homme nouveau, citoyen et laïc, libre et égal aux autres.  Symboles enfin d’identités qui se veulent désormais individuelles et revendiquées comme telles, nous croiserons encore des dizaines d’autres gravures, des signatures pour la plupart, des prénoms orientaux pour tous, des bergers, des villageois, auxquelles s’ajouteront peut-être un jour ceux de touristes occidentaux ou asiatiques. Qu’il soit Arménien, Turc, Kurde ou destiné au tourisme, le Mont Nemrut offre généreusement ses flancs dans un silence olympien. Sa région fut pourtant durant les deux derniers millénaires le théâtre de convoitises impériales.

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Pour L’atlas historique de l’Arménie2, cette région appartient au berceau territorial Arménien, mais fut rapidement au centre des rivalités Perses et Romaines (il est utile de rappeler que l'Arménie historique et le Kurdistan se sont superposés en de nombreuses régions et pendant des siècles, jusqu'à l'anéantissement de l'Arménie d'Asie Mineure par les Turcs au XXe siècle3). Au IVe siècle, le Lac de van était coupé en deux, partagé entre l’Empire Byzantin et le Royaume Sassanide. Cet antagonisme arabo-byzantin perdura jusqu’au IXe siècle et par la suite, ce fut une zone de conflit entre l’Empire Ottoman et le royaume chiite Perse des Safavides au XV et XVI siècle, zone au milieu de laquelle les tribus Kurdes jouèrent de l’imprécision des représentations territoriales pour maintenir une certaine autonomie. Le traité d’Erzeroum en 1847 et un arrêt durable des hostilités  favorisèrent enfin l’insertion de la région dans un système international codifié par des règles interétatiques. Dès lors cet accord consacra une délimitation  et une institutionnalisation des frontières4, ainsi que la fin de l’autonomie kurde. Aujourd’hui, cela reste une zone peuplée majoritairement par eux et revendiquée par les nationalistes comme faisant partie intégrante du Kurdistan.

Le temps s’est écoulé, et à ma montre, il sera bientôt 15 heures. Cuneyt sort du sel de ses poches et le distribue à ses bêtes à la main. Il met régulièrement le feu aux buissons en passant, pratiquant ainsi une forme d’écobuage* pour libérer la pelouse. Le dernier buisson est l’occasion d’une ultime pose avant le retour au village. Tout en chantant une chanson kurde, il sort de sa besace un sac plastique rempli de thé, des verres et une cuillère. « The dancer » me dit-il, et fait semblant de touiller pour que je comprenne. Puis il m’attrape le bras et me glisse :. « yek sivan, yek çaydan, yek henban ! » pour que je note. Un berger, une théière, un sac : c’est la règle ici. Le second berger suspend la théière au-dessus des flammes pendant que mon guide s’éloigne. Il profite d’un ruisseau pour se laver les pieds, les mains et la tête et va s’agenouiller quelque mètre plus bas en direction du lac, en joignant ses deux mains sur son visage.

De cet instant, je me rappelle le vent léger et le crépitement du feu, le chant des alouettes et le murmure liturgique de Cuneyt s’élevant vers le ciel, emporté par la fumée à l’odeur épicée.

Sources :
1- Voir B. Badie, La fin des territoires, Fayard, 1995
2- Voir C. Mutafian et E. Van Lauwe, Atlas historique de l’Arménie, Ed. Autrement, 2001
3- Voir B. Badie, L’Etat importé, 1992

*L'écobuage, ou débroussaillement par le feu, est une pratique agricole ancestrale pratiquée dans le monde entier.
Originellement, le terme désigne le travail d'arrachage de la végétation et de la couche superficielle de l'humus au moyen d'une "écobue", outil proche de la houe, l'incinération en petits tas de ces éléments puis l'épandage des cendres sur les terrains afin de les enrichir en éléments nutritifs.
Cette pratique coûteuse en main-d’oeuvre, a progressivement disparu au profit de la technique qui consiste à brûler directement les végétaux sur pied et qui a cependant conservé l'appellation "d'écobuage".

Source : Wikipédia

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