Mardin un balcon sur la Mésopotamie
(Où il est question de transhumance inverse, du GAP
et de pastoralisme villageois)

 

LA PLAINE MESOPOTAMIENNE SE DEROULE SOUS NOS PIEDS et avec elle, douze millénaires d’aventure humaine précipitée.

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En Europe de l’Ouest, la culture paléolithique s’éteint, les glaciers se retirent, entraînant derrière eux les symboles cynégétiques d’un art désormais abscons. Ici, les habitants entament un processus presque anodin tant les vestiges génésiaques sont minces : l’édification d’une logique peut-être jamais élaborée jusqu’alors et qui aura, en tout cas dans cette région, un avenir aussi flamboyant que bouleversant. Ils commencent à produire leur nourriture.
D’ailleurs, domestication, production, et multiplication, seront les maîtres mots de la révolution néolithique que ces terres feront naître, quatre millénaires avant que les premiers agriculteurs n’arrivent en France.
Imperceptiblement, reproductions végétales, animales, et matérielles se mettent en place : l’agriculture, l’élevage et les premiers villages,et avec eux les premières maisons carrées, « emboîtables », qui annoncent le stockage, les rues, la division du travail et la « révolution urbaine ».
L‘Homme n’est pas en reste. Les symboliques de la fécondité, de la descendance et des alliances s’humanisent et amorcent une autre révolution faite d’effigies anthropomorphes, de dynasties mythiques et royales, d’un pouvoir central, spirituel et temporel, modelable, les uns étant la conséquence de l’autre, ou peut-être le contraire. Peu à peu le tissu humain s’étend sur ces terres et dessine les contours des civilisations, des sociétés modernes, celles qui produiront de l’histoire.

Terres « révolutionnaires » donc, mais aussi terres d’échange.
Échange culturel tout d’abord puisque « Barbares » et Romains, Chrétiens et Musulmans, puis les mondes Turc, Arabe et Perse s’y mêleront tour à tour intimement. On parle encore des combats pour les pâturages entre tribus Kurdes et bédouines préfigurant aujourd’hui cette zone frontalière entre la Syrie et la Turquie, traversée par des familles que les découpages coloniaux ont séparées.

Échange géographique ensuite. Les hauts plateaux anatoliens se terminent ici comme une immense dune plongeant dans la brume épaisse des basses terres. La montagne et la plaine, encore et toujours, et un lien entre elles, une persistance locale, Ali et son troupeau, cent cinquante brebis qui s’entêtent à fouiller le sol sous 40° à l’ombre.

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Nous sommes à la fin du mois d’août, à une trentaine de kilomètres de Mardin, ville balcon de ses lieux. Ali est un jeune berger de 17 ans et c’est aussi  « un élève studieux » précise-t-il. Il garde les bêtes en été depuis deux ans seulement. Il remplace un de ses frères qui a fui le cadre familial. Un autre fait son service militaire et un autre encore est malade. Et puis « les plus jeunes sont encore trop jeunes ! » 
Ali vient d’un village situé sur les premières hauteurs, à une cinquantaine de kilomètres. Sa famille pratique une sorte de transhumance inverse locale. L’hiver et le printemps, les brebis sont en montagne, autour du « village mère » et en bergerie. L’été, le troupeau descend dans la plaine, six cents mètres plus bas et paît sur des terres agricoles libérées des cultures. Sa belle-mère vient d’un village proche où on  les accueille. Ainsi se resserrent les liens entre plaine et montagne, entre villageois d’en haut et villageois d’en bas.
Le jour, le troupeau parcourt d’anciens champs de lentilles, d’orge ou de blé dont il fertilise les sols avec son fumier. Le soir, il couche avec son gardien au « village hôte », ou s’il est trop loin, dort sur place. Il suffit alors pour Ali de s’attacher avec un bout de corde à l’une de ses bêtes, la plus aventureuse si possible, celle qui entraîne les autres ou qui a tendance à s’écarter, pour savoir si le troupeau bouge durant son sommeil. C’est une pratique que l’on retrouve un peu partout dans l’espace kurde.

           

Le berger prend garde d’éviter les cultures de maïs et de coton, de plus en plus nombreuses ces derniers temps. Conséquence des barrages sur l’Euphrate et le Tigre (le Gap*), les ressources hydrauliques sont désormais disponibles pour ces grandes consommatrices d’eau.

On essaie de ne jamais être trop éloigné des puits. Ils sont facilement repérables car souvent accompagnés dans leur isolement d'une cabane perdue au milieu des champs, habitée la nuit par un villageois qui surveille les pompes irriguant les sols. Les pannes d’électricité sont fréquentes et risquent à tout moment d’assoiffer les plantes.

*Le Gap (projet pour l’Anatolie du Sud-Est).
« Lancé en 1976 par la Turquie sur le Tigre et l’Euphrate, ce projet prévoit la construction d’ici 2010 de vingt-deux barrages et de dix-neuf central électrique capables  d’irriguer 1 700 000 hectares de terre, de produire 30 milliards de KWH d’électricité (…). Depuis sa mise en place, près de quatre cents villages ont été partiellement ou totalement touchés par la construction des huit premiers barrages, ce qui représenterait quarante mille familles ou deux cent mille personnes (…). Le barrage Atatürk, sixième plus grand au monde, fertilise à lui seul 900 000 hectares. »

Source : GEO n°282, Août 2002

Ainsi, les agriculteurs abandonnent peu à peu les cultures traditionnelles des milieux secs pour dépendrent chaque jour davantage de plantations exogènes à forte valeur marchande inadaptées à cet environnement. Après la sédentarisation des tribus, et la mutation de leurs membres d’éleveurs en agriculteurs, le projet GAP finit de morceler les terres et d’entamer les pâturages. Plus inquiétant, il hypothèque l’avenir de cette région. Outre les problèmes écologiques que soulève la mise en place de barrages gigantesques, l’eau est l’objet de toutes les tensions entre la Turquie et ses voisins syrien et irakien, chacun réclamant son droit au développement économique dans un contexte de pénurie annoncée.

           

Le père d’Ali est resté au village en montagne, avec ses filles et les saisonniers pour s’occuper des vignes. Cela reste un complément, l’élevage étant la principale source de revenus pour la famille. On vend le lait, la viande, la laine, et les mères (les brebis) aux besoins. « Il faudrait avoir 300 bêtes pour vivre bien ! » me dit Ali (A titre de comparaison, il en faut 700 dans le sud de la France). Pour l’hiver, le foin sera acheté. Ils n’ont pas suffisamment de terres disponibles pour contenter le troupeau.
Le futur? Ali ne veut pas reprendre l’élevage et aimerait continuer ses études. Il n’a aucune idée du métier qu’il fera. C’est en fait une question inopportune. Il souhaite juste pouvoir poursuivre sa vie d’étudiant et plus tard gagner de l’argent.

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Le village de Fistikli

Nous quittons la plaine pour rejoindre le village de Fistikli à une trentaine de kilomètre au nord de Mardin, sur les premières terrasses du plateau anatolien, à 1200 m d’altitude. Ici, c’est le royaume des légumineuses et des plantes aromatiques qui poussent spontanément partout sur une terre rouge argileuse donnant à la pierre une couleur rosée. Des arbustes aux feuilles vernies ou duveteux, Chênes verts ou kermès et Amandiers, ponctuent d’un vert profond ou léger ce paysage unique figé dans une chaleur sèche.
Étrange sentiment quand on parcourt le village. Certaines maisons sont à moitié détruites, d’autres sont en parfait état et d’une beauté toute vénitienne. Dans cette région, l’exode rural a des échos guerriers. On rencontre des retraités du gouvernement et des gens vivant encore de l’agriculture et un peu de l’élevage.

« 15 000 pierres ont été utilisées pour construire ce village ! Mais le gouvernement est venu prendre les pierres pour construire une base militaire ! Tu fem diki ! (tu comprends !) » 

Mohamed est un homme en colère. Il y a 15 ans, cet ancien berger possédait encore trente à quarante brebis et l’on pouvait compter jusqu'à 600 bêtes dans tout le village. Ici les moutons pâturaient tout autour durant l’année. Les habitants possédaient suffisamment de terre pour cela. Il y a 15 ans, les militaires sont venus abattre son troupeau et détruire des maisons. On lui reprocha, à lui et à d’autres, d’avoir fourni du lait, du fromage ou de la laine au PKK. L’avait-il fait par choix ou par obligation ? Je ne le saurai pas. Dans tous les cas, il n’a plus de bêtes et puis à 55 ans, l’envie lui est passée « tu fem diki ? ».
Je demande à Mohamed si depuis, l’activité de l’élevage s’est maintenue dans le village. Il me répond que l’élevage est moins important maintenant dans le sud de la Turquie, parce que ça ne rapporte pas suffisamment d’argent et que beaucoup sont devenus agriculteurs. Puis, il compare les familles turques avec les familles kurdes : « Une femme a des enfants, encore et encore chez nous. La famille turque, la femme dit : un, ça suffit ! c’est pour ça que ça a diminué ! ». Trop d’enfants pour trop peu de terres disponibles et trop peu d’argent à gagner ? Peut-être mais avec la scolarisation et l’urbanisation, le métier est aussi devenu dévalorisant. Combien de fois m’a t-on dit au cours de mon voyage: « Pourquoi t’intéresses-tu à eux, il y a tellement de belles choses à voir ici ! »
La conversation se poursuit. Mon hôte me parle de sa vie de berger, de ses chiens qu’il n’aurait donnés à personne tant ils travaillaient bien, de ce loup qui sortit d’un coup des vignes et prit une de ses brebis, de sa capacité à reconnaître un bon agneau en lui touchant le dos et en regardant sa mère, de cette race, la « ciziri » à la queue rouge et aux longues oreilles. « C’était une bonne race ! Les mères donnaient plus de lait et les agneaux étaient plus gros. Tu fem diki ? »
Quand il pleuvait le soir et qu’il gardait le troupeau, souvent il espérait que la pluie ne cessât pas, ou qu’elle tombât suffisamment pour le tremper de la tête au pied. Quand c’était le cas, il se dépêchait alors de rentrer à la maison et il souhaitait  que son père fût là pour le voir. « Tu ne peux comprendre l’importance d’une personne qu’à sa mort. Tu fem diki ? »